So foot ces Anglais

Triste ou gai, le football ? Puritain ou sexy ? Socialiste ou âpre au gain ? Des questions que l’on devrait peut-être se poser à la veille du coup d’envoi de la Coupe du monde 2010. Pour les Anglais, de Liverpool à Manchester, l’art du ballon rond est depuis longtemps un débat sans fin.

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On a beau passer la maison au peigne fin, on ne trouve pas de télé. Pas la peine de s’en étonner, notre hôte bougon en serait probablement froissé. Ici, le football est une affaire sérieuse. On en parle plus qu’on ne le regarde. Il se vit au stade, au pub éventuellement, mais, entre les murs de cette bicoque ouvrière de Liverpool, c’est une source de réflexions infinies, un objet d’étude et d’auto-analyse. Pris dans un rai de lumière morne, un livre aux reliures d’un autre temps est ouvert sur un pupitre de la salle à manger, les pages sportives des quotidiens s’étalent en vrac sur la toile cirée. Dans la pièce voisine, les ouvrages s’empilent sur les rayonnages, selon une division bien précise : psychologie sur un mur, football sur l’autre. Le noyau dur de quarante années de recherches intenses et extravagantes. Des centaines d’autres livres sont rangés sur des étagères de l’université de Liverpool où Rogan Taylor, enfant du pays à l’accent rude et aux manières rugueuses, anime un cursus consacré au sport qui a englouti sa vie. Le foot, sujet de thèses ? « Dans cinquante ans, dit-il, les sociologues nous remercieront à genoux. » Comment pourrait-il ne pas y croire dur comme fer ? Il est anglais. De Liverpool. La ville de Bill Shankly, coach légendaire des années 1960, à qui un journaliste disait un jour : « Mais, le football, ça n’est quand même pas une question de vie ou de mort ? » – Réponse : « Vous avez raison, c’est bien plus que ça ! »

Le football est-il un leurre ? Non contents d’avoir donné au monde un sport qui compte près de deux cent cinquante millions de pratiquants et qui va occuper, pendant un mois, tous les esprits d’un continent à l’autre, les Anglais ont aussi inventé une forme de conversation particulière, qui part du football pour toucher à tout, au rock, à Dieu, à Marx ou Picasso… Une causerie qui oscille entre discours, fables et bavardage et prend souvent des tours illuminés. Ce jour-là, par exemple, avant d’en venir aux choses sérieuses, Rogan Taylor prépare le thé en marmonnant quelques banalités d’usage qui vont nous conduire aux espions russes. Dans la cuisine, le temps semble suspendu. La lumière est celle d’une grisaille anglaise de toute éternité. La fenêtre donne sur les murets qui ferment un jardin minuscule. A la radio, une voix d’homme mûr, élégante, égrène, sans émotion, les scores de rencontres qui se sont jouées la veille. On en vient naturellement à parler des commentateurs sportifs, ces héros, et de leur fonction rassurante. « Quand nous étions enfants, dit Rogan Taylor, le football nous offrait un cocon, un repère, une place dans le monde, les matchs se jouaient le samedi après-midi, avant la tombée de la nuit, l’annonce des résultats délimitait le périmètre de notre existence… »

“Est-ce qu’il y avait vraiment 2-2 entre Halifax
et Rochdale, ou les Russes faisaient-ils
circuler des scores bidonnés pour saper
le fondement de la démocratie occidentale ?”

Dans les années 1950 ou 1960, ils venaient toujours à la même heure, avec l’accent chaud et pondéré de la BBC, la douceur enveloppante de la météo marine. La famille était disposée dans la pièce selon un ordre qui semblait immuable, les noms de villes si proches ou si lointaines faisaient flotter le parfum d’une Angleterre imaginaire : « On a du mal à concevoir, dit Rogan Taylor, quelles prouesses humaines et techniques il fallait mettre en œuvre, en Angleterre comme ailleurs, pour rapatrier ces données des régions les plus dures et les plus éloignées… C’était une organisation qui mobilisait les forces vives du pays. Pour assurer notre équilibre. Nourrir notre obsession. » « Aujourd’hui, écrivent les auteurs d’une pochade sur les beautés évanouies du football (1), même les réseaux d’écoute planétaire déployés pour traquer Al-Qaida n’approchent pas la mobilisation qui était nécessaire pour nous fournir à l’heure les résultats de football. Les trois quarts de la redevance télévisuelle y étaient consacrés. Et l’action des hommes sur le terrain était d’autant plus remarquable que leur travail se déroulait sur fond de pagaille industrielle, de pannes de courant et de guerre froide. Est-ce qu’il y avait vraiment 2-2 entre Halifax et Rochdale, ou bien les Russes faisaient-ils circuler des scores bidonnés pour saper le fondement de la démocratie occidentale ?»

Le football donne-t-il le blues (ou est-ce l’inverse) ? Parmi les centaines de livres consacrés à la passion pour le foot qui s’entassent dans les bureaux de Rogan Taylor et de ses confrères d’université, beaucoup ont été écrits à partir des années 1990. Une abondante littérature a fleuri d’un coup. Dans l’élan du succès phénoménal de Fever Pitch (Carton jaune), de Nick Hornby, confession intime d’un supporter d’Arsenal. A l’époque, l’écrivain, débutant et timide, était le premier surpris de son triomphe. Dans son atelier londonien, à quelques mètres du stade d’Arsenal (qui a déménagé depuis), il nous ouvrait des cartons de lettres enthousiastes proclamant invariablement : « Votre livre, c’est moi ! » Il s’enorgueillissait, ce jour-là, de la plus récente, signée Paul McCart­ney, mais aussi du nombre invraisemblable de messages rédigés par des femmes. « J’ai écrit ce livre pour elles, disait-il. Nous leur devons bien ça. Nos manies et l’univers étrange dans lequel nous vivons repliés ne facilitent guère les relations. Je voulais leur faire comprendre d’où nous venons. »

“J’avais le blues et quand je regardais
jouer mon équipe je pouvais le déballer
et le laisser s’épanouir.”
(Nick Hornby)

Comme le savent ceux qui viennent de suivre assidûment les matchs de préparation de l’équipe de France pour l’Afrique du Sud, une vie de supporter est un long cortège de jours moroses : « Si j’avais été filmé par le drapeau de corner n’importe quand entre 1968 et 1981, mon expression aurait été invariablement la même, écrit Nick Hornby dans Fever Pitch. Ce dont j’avais besoin plus que tout c’était d’un endroit où mon dés­es­poir sans objet pourrait s’épanouir, où je pourrais être tranquille, m’inquiéter et ruminer. J’avais le blues et quand je regardais jouer mon équipe je pouvais le déballer et le laisser s’épanouir. » « Le football est un sport sombre pratiqué par des gens sombres pendant des après-midi sombres », disait Robert Smith, le chanteur de Cure, dont le rêve absolu aurait été de composer une bande-son flamboyante, ténébreuse et romantique pour un match de son équipe fétiche, les Queen Park Rangers. Il confiait ça avec malice et passion, sans crânerie aucune. « Quand le football a commencé à devenir festif, latin et brésilien, nous nous sommes fait un devoir de rappeler la poésie de ses origines : la pluie, la boue, les stades des quartiers ouvriers où nous prenions place à côté de nos pères taciturnes pour regarder une équipe qui ne gagnait jamais. »

« Le football nous fera toujours souffrir parce que c’est une invention d’une extraordinaire perversité, affirme Rogan Taylor. La balle au pied : une idée délirante qui revient à demander l’impossible aux joueurs, à les condamner à l’imperfection permanente. A l’inverse du basket, où il est difficile de rater ses gestes, tout le monde sait qu’on n’arrive que très rarement à contrôler un ballon avec le pied. Du coup, la vie dans un stade est faite de douleur et de déception, on appréhende, on endure, on se résigne, on chante pour se donner du courage, on sent que rien ne se passera comme on veut. Et 99 % du temps, c’est le cas. L’amour du football est une longue affliction traversée d’éclairs divins ! »

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Le football a-t-il un sexe ? « Il faut bien que le corps exulte… » A l’heure du but, tout le monde tombe d’accord. L’euphorie est sans limite, l’air saturé de lumière, les étreintes franches et délicieuses. Rien au monde ne viendra gâcher ce sentiment de délivrance. « Le sport nous fait vivre dans un état second, confie Eric Cantona. C’est électrique et bouleversant. Comme un orgasme. Pour les supporters aussi, l’émotion est telle qu’ils ne savent plus où ils sont. La communion est totale. » « Marquer un but dans un match important, disait aussi Rodney Marsh, un des feux follets du foot anglais des années Beatles, est une jouissance dix fois plus importante que celle procurée par le sexe. On entend réellement le sang nous monter à la tête… C’est sans doute meilleur que la cocaïne. »

Il suffit d’écouter les commentateurs filer les métaphores, de suivre l’actualité printanière, ou de regarder Didier Drogba et Cristiano Ronaldo prendre la pose en caleçon moulant sur la couverture de Vanity Fair pour voir à quel point le football est habité par le sexe. Savoureuse ironie, si l’on en croit les historiens les plus pointilleux : ce sport collectif fut en partie inventé, dans les grandes écoles du XIXe siècle, pour lutter contre les pulsions dévorantes qui agitaient les jeunes hommes. « Il y avait une panique tellement répandue autour de la masturbation, écrit Katy Mullin, historienne de la littérature et spécialiste de James Joyce, que tout était mis en œuvre pour combattre la solitude, l’intimité et l’individualisme. » Pour ceux qui avaient en charge l’éducation de l’Empire, la jeune garde conserverait sa pureté si elle consacrait son énergie au groupe et à la pratique d’une activité très physique mais non sexuée. Katy Mullin s’amuse des expressions employées dans ces temps pré-freudiens pour encourager les garçons à prendre l’air et à se dépenser sur le terrain : « Jeune homme, prends-toi fermement en main » ou « Méfie-toi du serpent qui s’est glissé dans bien des écoles. »

Cantona a triomphé à Manchester.
Pas seulement parce qu’il était français,
mais artiste, peintre, fanfaron, matador,
beau parleur, séducteur et rebelle.
Le dernier des grands héros…

Soixante-dix ans après la première coupe du monde en Uruguay, beaucoup de questions restent encore (heureusement) à débattre pendant les semaines à venir. Le football est-il puritain ou sexy ? Rugueux ou sensible ? Anglais ou sud-américain ? Le monde se divise-t-il toujours aussi simplement entre le « romantisme » du football latin, le « drame » germanique, le « lyrisme » des équipes de l’Est et la « virilité » du jeu anglais ? « Discussion sans fin, dit Paul Laverty, supporter pour la vie du Celtic de Glasgow et scénariste de Ken Loach (pour Looking for Eric notamment). Nous avons longtemps tiré fierté de notre rudesse et de la vaillance prolétaire de nos équipes par opposition à la sophistication des étrangers, des Français en particulier, c’est ce qui rend unique le triomphe de Cantona à Manchester. Pas seulement parce qu’il était français, mais artiste, peintre, fanfaron, matador, beau parleur, séducteur et rebelle. Le dernier des grands héros… » Avant lui, il y avait eu, dans les années 1960, George Best, « le cinquième Beatles », qui, pour beaucoup, n’était pas un homme, un vrai, parce qu’il jouait de manière divine et imprévisible. « George Best la star / marche comme une femme / porte un soutien-gorge », chantaient ceux qui n’étaient pas de Manchester. Les frasques et les cuites de Best étaient aussi légendaires que ses dribbles, il portait les cheveux longs et était toujours prêt à culbuter n’importe quand, une des filles qui, par dizaines, lui collaient aux basques. Avec lui, le jeu est devenu érotique et n’a plus jamais cessé de l’être. « Les rapports sexuels ont commencé en 1963, écrivait le poète Philip Larkin, / (un peu tard pour moi) / entre l’interdiction de L’Amant de Lady Chatterley et le premier album des Beatles. »

Le football est-il socialiste ? Le club de Liverpool appartient aujourd’hui à des magnats américains qui investissent, comme c’est la mode, dans les produits dérivés, les nouvelles signatures de joueurs et la frénésie de l’instant. « Mais le football, dit Rogan Taylor, a toujours vécu dans le souvenir d’un esprit de communauté et de solidarité. Maintenant que le prix des entrées au stade est devenu prohibitif et que le kop n’est plus le kop, des cercles se reforment ailleurs, dans les pubs autour des écrans géants… Les supporters n’ont pas changé, ils attendent toujours la même chose de leurs joueurs. » Et en terre de football, il n’y a qu’un dogme, celui que défendait Bill Shankly, l’entraîneur du Liverpool des années 1960, figure paternelle d’une ville de légende : « Le socialisme auquel je crois, c’est le travail des uns au profit de tous, la répartition égale des efforts, des récompenses et des bénéfices. C’est ainsi que je vois la vie, c’est ainsi que je vois le football. »

“Mon père m’a toujours dit que nous étions les
plus forts du monde – et c’est ce que disent
la plupart des pères dans la plupart des stades.”

« J’adorais Bill Shankly, confiait Ian McCulloch, le leader d’Echo and the Bunnymen, parce que je retrouvais mon père en lui. Son humour extraordinaire sous des dehors stricts, son arrogance, sa loyauté. Mon père m’a toujours dit, comme Bill Shankly, que nous étions les plus forts du monde – et c’est ce que disent la plupart des pères dans la plupart des stades –, il m’a confié un souffle, une aura qui m’ont accompagné partout. Je respectais Shankly parce qu’il est resté fidèle à Liverpool jusqu’à la fin de ses jours. Tout a changé, les entraîneurs et les joueurs passent de plus en plus vite. En voyant s’évanouir cette loyauté, des villes comme Liverpool perdent leur sentiment d’invincibilité. » Supporter et actionnaire de la petite équipe de Bath, Ken Loach constate que « le football moderne n’est plus intéressant qu’au niveau des clubs modestes qui ont su préserver l’esprit d’une communauté. La mainmise de la finance et la folie du marché des transferts ont tout bouleversé. » Et d’ailleurs, si Loach devait faire un autre film sur le sport, ça serait sans doute l’histoire de Billy Meredith, dribbleur de génie de la fin du XIXe siècle qui descendit à la mine à 12 ans avant de chavirer le coeur des foules. Il jouait sur l’aile, en gardant toujours, aux lèvres, un cure-dent. Il gagnait trois livres par semaine. Quand les émissaires de Manchester City lui ont proposé un contrat, les gens de son village les ont pourchassés et jetés dans l’étang. « C’est bien beau de venir des grandes villes pour voler nos enfants, leur a dit la mère du prodige, mais il y a autre chose dans la vie que l’argent. » Billy Meredith a fini par partir pour Manchester. Où il s’est mis en grève contre la servitude du système des transferts et où il a fondé le premier syndicat de joueurs.

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Qu’est-ce que c’est que ce jeu-là, démoniaque et divin ?… demandait Marguerite Duras à Michel Platini. Réponse de l’idole : « Le football est aimé. Pourquoi est-il aimé ? Je vais vous le dire. Parce qu’il n’a aucune vérité. »

Laurent Rigoulet & Télérama

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